|
Home | Introduction
|
Abbreviations
|
Archives
|
Bibliography
|
Biography
|
Calendar
|
Family
| Houses | Images
|
Literature
| Liturgy
|
Miscellany
| News
Items
|
Ransoming
| Rule
|
Statutes
| Studies
| Links
|
|
Les
religieux trinitaires déchaussés dans les Etats héréditaires des Habsbourg
|
|
Thierry Pascal Knecht,
OSST
L'étude que nous proposons, veut être une invitation à la découverte de rivages inconnus. Nulle volonté d'exotisme. Il s'agit seulement d'écrire un chapitre de l'histoire européenne et ecclésiastique trop longtemps demeuré à l'état de page blanche. En effet, les débuts et l'histoire de la Province Saint-Joseph de l'Ordre de la Sainte Trinité et de la rédemption des Captifs si liés aux événements militaires et politiques de la Drang nach Südosten1 des Habsbourg ont été relégués dans les oubliettes de la mémoire historique. C'est au lendemain de la libération de Vienne du siège ottoman (1683), que le projet d'établir une présence trinitaire en Europe centrale est né et s'actualisera d'abord dans le royaume de Pologne puis sur les rives du Danube. La particularité de son expansion géographique vers l'Est est d'avoir suivi de très près les progrès militaires de la libération de la Hongrie royale sous les règnes de Léopold Ier (1658-1705), Joseph Ier (1705-1711) et Charles VI (1711-1740). Nous avons limité notre travail aux quarante premières années de cette présence trinitaire et nous avons opté comme date butoir le 14 août 1727, date de la publication du bref Sacrosanctum Apostolatus officium2 érigeant la Province Saint-Joseph. Devant le manque de sources éditées, notre travail s'appuie principalement sur des documents d'archives. Malheureusement, les divisions géographiques et politiques de l'Europe centrale après la chute de la monarchie austro-hongroise, les dégâts causés par la seconde guerre mondiale (1939-1945) et les occupations successives ont provoqué la dispersion, la destruction et des pertes irréparables dans le matériel archivistique. Nous avons dû nous résigner à consulter les archives qui étaient à notre portée. Ainsi avons-nous travaillé tout particulièrement dans l'Archivio de San Carlino alle Quattro Fontane (Rome), l'Archivio Segreto Vaticano, à l'Archiv der Trinitarier in Österreich établie à Mödling, petite bourgade de la banlieue viennoise, et surtout à la Wiener Stadt.- und Landesarchiv de Vienne, qui a récupéré, après la suppression de l'Ordre par Joseph II en 1783-84, près de quatre mille documents des Archives provinciales. Nous avons joint à la fin de cette étude un registre de certains documents que nous jugeons importants. Certains de ces documents ont déjà fait l'objet de publications d'autres sont inédits. Il est aussi vrai que cette étude des quarante premières années de la future Province trinitaire de saint Joseph pourrait être taxée de partialité. De nombreuses archives nous sont restées fermées, tout particulièrement celles concernant les fondations de Slovaquie, de Roumanie, de Turquie et de Serbie. Certaines sont à jamais perdues. Il existe, certes quelques monographies sur des fondations trinitaires publiées entre les deux guerres mondiales par des historiens hongrois et slovaques, et nous en tiendrons compte. Mais à ma connaissance, aucune étude récente, n'a donné une vision d'ensemble sur ces années 1683-1727, qui donnera au mouvement des religieux trinitaires déchaussés de l'Ordre une de ses plus brillantes provinces. Nous commencerons par étudier le contexte général car, comme nous l'avons affirmé plus haut les fondations trinitaires suivent le mouvement de reconquête en Europe centrale. Puis nous nous attarderons aux toutes premières expériences trinitaires après la libération de Vienne avec l'envoi des premiers religieux dans le royaume de Pologne. C'est eux qui ont intéressé les autorités autrichiennes à un possible apostolat en faveur des Impériaux. Et nous essaierons de montrer la progression et le développement de l'Ordre d'abord par les différentes fondations puis par l'activité apostolique déployée par ce dernier en faveur des chrétiens captifs d'origine allemande ou hongroise.
1. EN GUISE DE RAPPEL: L’ESPACE ET LE TEMPS DE CETTE ETUDE La compréhension de cette étude n'exige en aucune façon de connaissances historiques précises et approfondies. Elle réclame seulement quelques notions de géopolitique appuyées sur une carte sommaire et la présentation rapide des matériaux qui ont servi à son élaboration. Les pages qui suivent doivent suffire à effacer toute difficulté de lecture. 1.1. La géographie politique de l'Europe centrale Depuis des siècles, chrétiens et musulmans se livrent une lutte permanente et la prise de Constantinople par le sultan Mehmet II ouvre les portes de l'Occident. Le nouvel empire ottoman devient dorénavant une puissance sur laquelle il faudra compter en Europe. Sa position stratégique, son antagonisme le pousseront à donner des coups de boutoir à l'Occident et ainsi à menacer la Chrétienté. Ses terrains d'élection seront tout particulièrement le Bassin méditerranéen, s'opposant ainsi à la politique d'hégémonie de l'Espagne, et l'Europe centrale rencontrant ainsi l'opposition de la Maison d'Autriche. Les Habsbourg ont, en effet, leurs États héréditaires très rapidement menacés et leur chute provoquerait un danger pour l'existence même du Saint-Empire romain germanique. Ainsi tenteront-ils d'établir entre leurs États et l'Empire ottoman une zone tampon dénommée Militärgrenze où ils implanteront des populations armées pouvant intervenir de part et d'autre de la frontière selon les nécessités de l'heure. Mais à la suite de l'occupation de la vaste plaine hongroise, la frontière mouvante entre la Chrétienté et l'Islam correspondra aux limites de la Hongrie royale et de la Transylvanie, cette dernière étant une principauté chrétienne sous la protection du sultan. La victoire du Kahlenberg, le 12 septembre 1683, marquera, sans aucun doute, un tournant décisif de l'histoire de l'Europe. Consacrant la supériorité de l'armée des Habsbourg et des contingents alliés, sur celle des Ottomans, elle encouragera une nouvelle politique de la maison d'Autriche, appelée Südostpolitik. Ce véritable Drang nach Südosten déterminera toute la politique extérieure et intérieure des États héréditaires, leur évolution future et scellera leur destin. Elle est caractérisée par la recherche, au sud du royaume de Hongrie, d'une frontière naturelle, si possible protégée par un glacis; par l'implantation de colons serbes sur les nouvelles frontières chargés de la défense des confins et par la mise à pas de la turbulente noblesse hongroise. Ainsi, les confins militaires, prévus initialement comme une barrière destinée à endiguer le flot turc, seront appelés à isoler le royaume de Hongrie de tout contact avec l'Empire ottoman et à participer à la réduction des rébellions hongroises3. Mais ce projet d'expansion sera contrarié et ralenti à la fois par la pression exercée à l'ouest du Saint-Empire par Louis XIV, par la politique des puissances maritimes (Angleterre et Provinces-Unies), qui craignent une trop grande puissance des Habsbourg et une concurrence commerciale au Moyen-Orient, et par le médiocre état des finances de l'empereur et de ses États héréditaires. 1.2. Le Siège de Vienne (1683) 1.2.1. Les guerres contre l'Empire ottoman avant le siège Après s'être emparé de Constantinople en 1453, le sultan Mehmet II occupe la Valachie, la Moldavie, les rives de la mer Noire et la Crimée. Il fait également des incursions en Bosnie et en Transylvanie. La menace se rapproche des États des Habsbourg lorsque le sultan s'empare, en 1463, de Jajce, capitale de la Bosnie. Les Turcs lancent très loin des raids de reconnaissance et de pillage qui sèment la terreur dans les populations chrétiennes. En 1471, ils pénètrent profondément en Styrie, qu'ils ravagent, et franchissent ainsi pour la première fois les frontières du Saint-Empire. Tout le poids de la défense de l'Europe repose désormais sur le royaume de Hongrie et le roi Mathias Corvin bloquera l'avance ottomane à Futog et à Temesvar en 1479. Le long règne de Soliman Ier, surnommé "le Législateur" par les Turcs et "le Magnifique" par les Occidentaux, est marqué par une reprise de l'expansion de l'empire ottoman et une modification profonde des frontières de l'Europe centrale. En quelques années, Soliman consolide l'oeuvre accomplie par son père Sélim Ier, assure la paix intérieure de l'Empire et étend les frontières de ce dernier jusqu'aux limites extrêmes du rayon d'action de l'armée ottomane4. Soliman souhaite porter la guerre sainte en Hongrie et cherche un prétexte. L'ambassadeur ottoman, envoyé à Buda pour annoncer son avènement aurait été mal reçu par Louis II. L'année 1521 est une année importante pour l'histoire de la Hongrie. D'une part l'armée ottomane s'empare des forteresses de Belgrade et de Sabac, ce qui lui permet de renforcer sa position sur la rive méridionale du Danube, d'autre part, Louis II Jagellon épouse Marie de Habsbourg, soeur de Charles Quint et de Ferdinand d'Autriche, tandis que ce dernier épouse Jeanne, soeur de Louis II, dont elle sera l'héritière. Ainsi après la mort de Louis II de Hongrie sur le champ de bataille de Mohacs, le 29 août 1526, Ferdinand Ier est élu roi de Hongrie par la diète de Pozsony5 le 16 décembre. Désormais le sort de la Hongrie est lié à celui de la maison d'Autriche jusqu'en novembre 1918. La paix enfin signée en 1568 à Andrinople permettra à la Hongrie de connaître un quart de siècle sans invasion turque tandis que les confins seront troublés par des razzias répétées d'unités ottomanes, qui pillent et incendient les villages, enlèvent les jeunes femmes et massacrent les habitants. En 1592, l'ampleur de ces razzias et l'envergure des opérations de police effectuées par les troupes régulières, pousse l'empereur Rodolphe II à ne pas proroger la paix. En représailles, l'armée autrichienne attaque et bat l'armée ottomane à Sisak en 1593, au confluent de la Save et de la Kupa. C'est le début d'une guerre de treize ans au cours de laquelle la Valachie, puis la Moldavie se révoltent contre le sultan. Le sultan Mehmet III doit s'emparer de la forteresse hongroise de Eger pour gêner les liaisons entre l'Autriche et les principautés danubiennes. La paix de Zsitvatorok, du 11 novembre 1606, marque un changement important dans les relations entre les deux empires, le sultan acceptant pour la première fois de traiter d'égal à égal avec les Habsbourg. Ce traité confirme les frontières antérieures entre l'Empire ottoman et les possessions des Habsbourg. Elle permet à la Croatie et à la Hongrie royale de connaître une ère de paix et de prospérité relatives 6. La désignation de Mehmet Köprülü Pacha comme grand vizir, le 15 septembre 1656, marque un début de redressement politique et militaire de l'Empire ottoman. Après avoir battu la flotte vénitienne en juillet 1657 et repris les îles de Limnos et de Tenedos, qui permettent de libérer les Détroits du blocus vénitien, Mehmet Köprülü Pacha peut intervenir en Transylvanie où le prince Georges Rakoczi est entré en rébellion contre le sultan. L'immixtion de l'empereur Léopold Ier dans les affaires de Transylvanie conduit à une nouvelle guerre austro-turque. La campagne de 1663 permet aux Turcs de s'emparer de la forteresse de Neuhaeusel et de six petites places fortes dont celle de Nitra, à 70 kilomètres au nord de Neuhaeusel, et de ravager une partie de la Haute-Hongrie. Malgré la victoire remportée le 1 août 1664 par l'armée du maréchal Montecuccoli à Saint-Gotthard, l'empereur doit signer la paix de Vasvar le 24 septembre. Par cette paix négociée avant la bataille, il cède au sultan deux places fortes sur la frontière et confirme le protectorat turc sur la Transylvanie. L'Empire ottoman va-t-il donc reprendre sa progression en Europe? En 1672 et 1676, des guerres contre la Pologne lui permettent de conquérir la Podolie et de pénétrer en Ukraine. Cependant, des observateurs avertis ont pu se rendre compte sur les champs de bataille de Saint-Gotthard ou de Chocim (contre les Polonais, 2 novembre 1673) que la puissance militaire turque a baissé face aux armées européennes qui ont fait des progrès considérables depuis le début du XVIIème siècle. 1.2.2. Le siège de Vienne. Le successeur de Fazil Ahmed, son beau-frère Kara Mustafa, continuera à maintenir l'ordre à l'intérieur de l'Empire ottoman. Mais il voulut couronner sa gloire par une grande victoire, s'emparer enfin de la "pomme rouge", de la ville devant laquelle Soliman le Magnifique lui-même avait échoué, Vienne. Depuis plusieurs années, les protestants hongrois conduits par un magnat nommé Thököly désiraient secouer la tutelle des Habsbourg catholiques pour se mettre sous la protection des Turcs qui avaient la réputation d'être parfaitement tolérants en matière de religion. Thököly demanda donc l'aide de Kara Mustafa pour se révolter contre l'empereur. Après quelques hésitations, le grand vizir accepta et, en 1682, il refusa de renouveler avec Vienne le traité de paix de 1664 qui arrivait à expiration. Aussitôt après, il commença à rassembler une énorme armée à Andrinople. Au printemps 1683, l'armée turque se mit en marche vers le nord. Les chroniqueurs parlent de deux cent mille soldats parmi lesquels un contingent de cinquante mille cavaliers tatars fournis par le khan de Crimée; mais il est probable qu'il faut comprendre dans ce nombre une foule de non combattants, valets, muletiers, marchands, etc. L'objectif même de la campagne a été mis en doute, car les textes officiels turcs ne mentionnent que deux forteresses à conquérir. Kara Mustafa s'est-il laissé entraîner plus loin que son plan initial? Ou bien le commandement turc a-t-il voulu conserver un secret stratégique? Cette deuxième interprétation paraît plus probable, vu l'ampleur des préparatifs. D'ailleurs, le moment était favorable. L'Autriche, épuisée par la guerre contre la France, ne pouvait pas aligner plus de trente mille hommes. En Allemagne, l'Électeur de Bavière et l'Électeur de Saxe promettaient d'envoyer des troupes, l'Électeur de Brandebourg ne bougeait pas. Il ne faisait que suivre l'exemple de son puissant allié le roi de France. En effet, l'empereur n'avait aucun secours à attendre de Louis XIV; au contraire, celui-ci n'aurait pas été mécontent qu'une défaite de son rival fît ensuite de lui-même le seul rempart de la chrétienté. Le pape Innocent XI appela tous les États chrétiens à participer à la croisade, au moins en argent: quelques cités italiennes, et le Portugal l'entendirent 7. Mais, surtout le roi de Pologne Jean Sobieski, qui avait déjà fait ses preuves contre les Turcs, signa avec l'empereur un traité d'alliance et lui promit de venir à son secours avec quarante mille homme8. Cependant l'armée turque franchissait la Raab et s'avançait vers Vienne sans rencontrer de résistance. L'empereur Léopold Ier s'était enfui à Passau avec la cour, tandis que le duc de Lorraine s'efforçait de réunir une armée à Linz. La capitale restait avec une garnison de douze mille hommes à peine, commandés par le comte von Starhemberg et l'évêque de Wiener Neustadt le comte Léopold von Kollonitsch. Le 14 juillet 1683, les Turcs commencèrent à investir la ville, qui n'avait même pas pu achever de se mettre en état de défense; l'immense camp des assiégeants, avec ses vingt-cinq mille tentes, couvrait tout l'horizon à l'ouest. Il n'y avait pas beaucoup d'espoir 9. Selon l'usage, les Turcs commencèrent par proposer aux Viennois de se convertir à l'Islam ou, s'ils préféraient, d'abandonner la ville avec un sauf-conduit; les défenseurs refusèrent. Alors les assiégeants ouvrirent le feu. Le 20 juillet commence donc l'assaut. Mais en la circonstance l'artillerie turque allait se révéler très insuffisante, tandis que les assiégés disposaient de moyens supérieurs. Sans doute les Turcs comptaient-ils surtout sur les travaux de sape et de mine pour ouvrir la brèche, mais les défenseurs, en multipliant des contre-attaques courageuses, dérangèrent leurs calculs. Mais le 4 septembre, les Turcs font une brèche de 10 mètres de large dans la muraille et l'assaut devenait de plus en plus insupportable pour les Viennois. De la tour de la cathédrale Saint-Étienne, on lançait des feux de détresses en attendant les secours. La réponse ne sera donnée que dans la nuit du 10 au 11 septembre depuis le sommet du Kahlenberg.
Tandis que la garnison de Vienne prolongeait une résistance héroïque, les
forces chrétiennes se concentraient. La principale faute du grand vizir fut
de ne rien faire pour les en empêcher. Jean Sobieski rejoignit les
Autrichiens et reçut le commandement de l'armée, en sa qualité de roi. Au
début de septembre, il marcha sur Vienne. La situation de la ville était
alors désespérée, de larges brèches trouaient les remparts, quand les
Viennois purent apercevoir enfin les signaux de l'armée qui venait les
secourir. Le khan de Crimée n'avait pas su lui barrer le passage du Danube.
Le 12 septembre, l'armée chrétienne attaquait des hauts du Kahlenberg:
supérieure en tactique et en artillerie, remplie d'ardeur à la pensée de
délivrer
Vienne, elle bouscula les Turcs; la cavalerie polonaise s'empara de leur
camp, mais elle n'osa pas les poursuivre dans leur fuite
10.
Pour la première fois le Turc reculait en Europe et cette catastrophe allait
entraîner pour l'Empire ottoman la perte de la Hongrie. Le 29 septembre
l'envoyé du roi Jean III Sobieski
11
rencontrera le pape Innocent XI au palais du Quirinale pour lui annoncer la
victoire chrétienne et lui remettre la bannière turque et le bâton de
commandement du vizir. 1.3. La libération de la Hongrie (1684-1699) La guerre qui oppose le sultan à l'empereur, apporte d'importants changements en Europe centrale où les confins deviennent mouvants car l'axe d'effort de l'armée impériale est pour des raisons de facilités de transport et de ravitaillement, la vallée du Danube. L'assaut des Turcs contre Vienne, en 1683, a réveillé en Europe l'esprit de croisade 12. La victoire remportée, le 12 septembre 1683, sur les pentes du Kahlenberg, par les troupes impériales et l'armée polonaise, marque un tournant décisif de l'histoire de l'Europe car elle permet à l'empereur Léopold Ier d'entreprendre ce qu'il n'avait pas osé après la victoire de Saint-Gotthard en 1664, c'est-à-dire la reconquête de la Hongrie. Cependant la poursuite de l'armée ottomane en retraite n'est pas immédiatement engagée pour des raisons logistiques et politiques 13. Ce n'est que sous l'influence du pape Innocent XI que l'empereur se décide à poursuivre les Ottomans en 1684. Sous l'impulsion du pape, une Sainte-Ligue est conclue, le 5 mars 1684, entre le pape, l'empereur, le roi de Pologne, la sérénissime république de Venise et le tsar de Russie. Il ne faudra pas longtemps pour découvrir la faiblesse réelle de l'Empire ottoman. Tandis que les Russes s'attaquent à la Crimée, sans succès d'ailleurs, les Vénitiens, commandés par Francesco Morosini, opèrent sur les côtes de Dalmatie et de Grèce; ils s'emparent des Iles Ioniennes, qui commandent l'entrée de l'Adriatique, et de la Morée avec Corinthe. Cependant l'offensive principale est menée dans la plaine hongroise. Là, chaque année, l'armée impériale, sous les ordres du duc Charles V de Lorraine, donne de nouveaux coups de boutoir: en 1684, elle s'avance jusqu'à Pest mais ne parvient pas à prendre la forteresse de Buda qui domine le Danube 14. L'année suivante, grâce à la trêve de Ratisbonne avec la France, l'empereur peut repousser les offres de paix faites par les Turcs. Tandis que ces derniers viennent assiéger Visegrad et Esztergom, sur le Danube, les Impériaux assiègent Neuhaeusel à partir de juillet et la prennent en août, puis tombent Presov et Ungvar. En 1686, renforcée par un contingent polonais, l'armée impériale enlève d'assaut Buda, le "bouclier de l'Islam", que les Infidèles occupaient depuis un siècle et demi. L'heure de la grande revanche de la chrétienté sur Soliman le Magnifique a sonné: en août 1687, les Turcs sont écrasés à Mohacs, sur le lieu de leur grande victoire de 1526 15. Ces victoires ont ôté tout espoir au mouvement d'indépendance hongroise qu'animait Thököly. Il est écrasé par les troupes impériales et une sanglante répression marque l'instauration de la domination catholique des Habsbourg; cependant la femme de Thököly, Hélène, continue seule la résistance dans la forteresse de Munkacz qu'elle ne rend qu'en 1688. L'empereur peut maintenant compter sur une partie importante de la noblesse hongroise, les catholiques, et ceux dont il a payé le ralliement par les honneurs comme les Esterhazy. C'est ainsi que la diète hongroise, réunie à Pozsony en 1687, accepte de reconnaître le fils de Léopold, Joseph, comme roi de Hongrie et décide qu'à l'avenir ce sera toujours le fils aîné du roi qui sera élu et couronné, autant dire que la couronne de saint Étienne est rendue héréditaire; d'autre part, elle renonce au droit à l'insurrection qui lui avait été reconnu au XIVème siècle. Peu après, l'archiduc Joseph se fait couronner roi de Hongrie, à Buda et le prince de Transylvanie, jusqu'alors vassal du Sultan, vient lui porter son hommage. Le refoulement des Turcs continue. En 1688, une armée commandée par le duc Max-Emmanuel de Bavière marche sur Belgrade et la force à capituler 16. On peut s'attendre à un effondrement complet de l'Empire ottoman où les janissaires se mutinent tandis que se succèdent les révolutions de palais; le Sultan demande la paix, mais les coalisés la refusent. C'est alors que la guerre de la Ligue d'Augsbourg va lui accorder quelque répit. Tandis que l'armée impériale et ses chefs sont appelés sur le Rhin, un nouveau vizir, de la famille des Köprülü, réorganise l'armée et les finances ottomanes et restaure l'autorité de la Porte. Il chasse les Vénitiens de Morée et il reprend Belgrade aux Impériaux (1690), mais il meurt au combat l'année suivante.
Si la prise d'Azov par le Tsar Pierre le Grand est de peu de conséquences
pour la puissance turque, il n'en est pas de même de la paix de Ryswick qui
ramène sur le Danube toutes les forces impériales sous le commandement du
meilleur général de ce temps, le prince Eugène de Savoie
17. Après la
victoire de celui-ci à Zenta (1697), le Sultan est réduit à accepter toutes
les conditions que ses ennemis lui imposent par le traité de Karlowitz
(1699): la Russie ne reçoit qu'Azov, mais aussi elle ne signe qu'une simple
trêve; la Pologne récupère la Podolie; Venise prend la Dalmatie et la Morée;
quant à l'empereur, il a de loin la plus belle part, avec toute la Hongrie
et la Transylvanie; d'un coup il a presque doublé l'étendue de ses
possessions; il est vrai que ce sont des étendues presque vides, qu'il va
falloir peupler et mettre en valeur. Il reste que la Maison d'Autriche
dispose maintenant d'un vaste bloc de territoires sur lequel elle peut
édifier un État. 1.4. La création d'un État sans nom ? En 1684 est paru un ouvrage au titre provoquant: Österreich über alles, wenn es nur will 18 l'auteur, Philippe Guillaume von Hörnigk, est un intellectuel allemand, un de ces géopoliticiens de l'époque, imbu de théories mercantilistes. Mais qu'appelle-t-il l'Autriche ? Par Autriche, j'entends tous les pays et royaumes héréditaires de la maison archiducale d'Autriche allemande, qu'ils fassent ou non partie de l'Empire romain (c'est-à-dire y compris la Hongrie). Isolément, chacun de ces pays est sans moyens; tous ensemble ils forment un corps naturel. Ainsi, à l'époque même du siège de Vienne, l'idée a commencé à poindre d'un État moderne et puissant, fondé sur la mosaïque de pays qui, jusqu'à présent, n'ont pas d'autre unité que l'appartenance personnelle à une même maison princière. Le Habsbourg est comte au Tyrol, duc en Styrie et en Carinthie, archiduc en Autriche, roi en Bohème et en Hongrie, etc..., mais si la tradition ne voulait qu'il fût toujours élu empereur, on ne saurait comment l'appeler. Ses États propres ont chacun ses institutions, ses coutumes, sa langue: ils n'ont même pas un nom en commun. Ou plutôt, comme l'indique le livre d'Hörnigk, un nom est en train de s'imposer peu à peu, faux mais commode, l'Autriche. Ainsi, pour la commodité de notre travail, nous utiliserons ce vocable "Autriche" pour définir tout le territoire dépendant directement des Habsbourg. Nul n'est plus conscient que l'empereur Léopold de ce que cette situation a d'anachronique et de paralysant. Ce contemporain de Louis XIV, qui a reçu lui aussi de ses sujets le titre de "Grand", est généralement méconnu en Occident. Il est vrai qu'il n'était ni beau, ni prestigieux, ni porté vers le métier militaire, et que son attitude en 1683 ne fut pas des plus glorieuses; mais ce fut un très honnête homme, pieux sans bigoterie, aimant la vie familiale et assez simple d'abord, encore qu'il fût féru d'étiquette, un prince cultivé et un excellent musicien. Sa politique extérieure ne manque pas de grandeur, car il voyait juste en s'opposant au roi de France comme à un dangereux rival en Allemagne et dans toute l'Europe et son esprit d'administrateur attentif 19, et même paperassier (il aurait signé 300 000 lettres), a beaucoup fait pour développer et renforcer la cohésion de ses États.
2. LA FONDATION ET L’EXPANSION EN AUTRICHE
2.1.1. La légation de Jean Casimir Denhoff à Rome Au lendemain de la bataille de Vienne (12 septembre 1683), le roi de Pologne Jean III Sobieski charge le jeune noble Jean Casimir Denhoff, fils du Grand Chambellan, d'annoncer à Innocent XI la victoire sur les Ottomans et la libération de la ville impériale. Comme nous l'avons déjà vu, il rencontrera le pape lors de l'audience du 29 septembre au Quirinale où il lui remettra la bannière turque et le bâton de commandement du vizir conservés depuis au Latran (7 octobre 1683). Au cours du consistoire de 1685 20, Innocent XI l'élèvera à la dignité cardinalice au titre de Saint-Jean-Porte-Latine 21. Profitant de son séjour à Rome, Denhoff prend contact avec Pierre de Jésus ministre de San Carlino alle Quattro Fontane 22 et procureur des Trinitaires déchaussés espagnols. Il est impressionné par l'austère vie régulière et par l'apostolat rédempteur de ceux qui militent dans cet Ordre, aussi naît en lui le désir de les voir s'installer en Pologne. Quelles sont ses motivations ? A ma connaissance, aucun document émanant du cardinal ne nous le laisse deviner mais des sources trinitaires nous le montre comme un homme soucieux de la cause des captifs 23 et désirant profondément servir sa nation en y implantant un institut voué au rachat des chrétiens captifs. Il s'ouvre de son projet à Pierre de Jésus, qui en informe immédiatement le ministre général Antoine de la Conception 24. Ce dernier, enchanté par le projet, n'exige que la protection expresse du roi. Une fois celle-ci assurée 25, le général soumet le projet à la délibération du Définitoire général qui emporte un avis plus que favorable. On désigne donc Jean de Saint Antoine 26, alors ministre de la maison de Grenade, comme procureur, ainsi que François de la Conception et un convers Jean de Saint François pour cette fondation. Munis de lettres pour le roi et pour les dignitaires du Royaume, ils s'embarquent le 7 novembre 1684 27 pour Rome qu'ils atteignent le 8 janvier 1685. Averti de leur arrivée par Pierre de Jésus, le cardinal Denhoff informe Innocent XI de son désir de voir les Trinitaires s'installer en Pologne. Le pape approuve chaleureusement le projet et demande la rédaction de brefs 28 à l'adresse du roi et de la reine. Le cardinal Denhoff rencontrera à plusieurs reprises les religieux et leur donnera des instructions écrites en sept articles appelées Monita 29. 2.1.2. Départ pour Varsovie et étape à Vienne. Jean de Saint François se joint au groupe. Grâce à un document manuscrit conservé dans les Archives de San Carlino 30, nous pouvons les suivre dans leur pérégrination. Après avoir rencontré le pape Innocent XI alité 31, et munis de lettres de recommandation émanant de membres de la Curie 32, les religieux quittent la Ville Éternelle le 10 mars 1685. Passant par Loreto et par Ferrare, ils arrivent pour l'Annonciation à Venise 33. Par la Carinthie, ils entrent dans les États héréditaires des Habsbourg. Ils font une halte de quelques jours à Vienne pour se refaire et y recevront de nouvelles lettres de recommandation pour le roi, le nonce Pallavicini et les archevêques de Cracovie et de Léopoli. Durant ce séjour, ils visitent les temples et prennent conscience des destructions provoquées par le siège de la ville par l'armée ottomane deux ans plus tôt. L'idée d'une fondation trinitaire remonterait-elle à cette date? Nous ne pouvons l'affirmer. Il est fort probable que le groupe ait rencontré des personnages importants que nous retrouverons plus tard et qui soutiendront le projet d'une installation trinitaire en Autriche comme les comtes von Harrach, le cardinal Léopold von Kollonitsch, le nonce Buonvisio, le prince-évêque de Vienne, l'empereur Léopold Ier en personne. Malheureusement rien ne le prouve. Un texte pourrait nous donner un petit indice. C'est en effet, après le passage des Trinitaires à Vienne, que la Sacrée Congrégation des Rites, à la demande expresse de l'Empereur, étend les offices et la messe des deux fondateurs des Trinitaires, Jean de Matha et Félix de Valois à tout l'Empire 34. Les religieux quittent la capitale impériale le 18 avril 35, traversent la Moravie par Olomouc (Olomütz) en Moravie et atteignent Cracovie, résidence royale le 7 mai. Ils seront obligés de poursuivre leur route jusqu'à Varsovie qu'ils rejoindront en cinq jours. Dès leur arrivée, ils se présentent à la cour et remettent les lettres à leurs destinataires. Ils apprennent que Jean III et Marie Casimira ont déjà reçu les brefs pontificaux. Soutenus par certains évêques 36, par les gouverneurs de Russie et de Kiev, ainsi que par l'abbé de Paradysk et la mère du cardinal Denhoff, Jean de Saint Antoine entre en pourparlers avec les délégués du roi Stanislas Witwicki et Nicolas Poplawski. Ils doivent se mettre d'accord pour le lieu de fondation. Les Trinitaires proposent de commencer par Varsovie mais ce sera la ville de Léopoli qui sera retenue par le roi et le nonce. 2.1.3. La fondation de Léopoli et difficultés croissantes en Pologne Quelles sont les raisons qui incitent le roi et le nonce à choisir Léopoli 37 ? La seule raison qui sera donnée pour ce lieu est sa situation géographique. Léopoli est la ville d'une certaine importance la plus proche de la frontière avec les Ottomans et cela facilitera donc l'oeuvre de rachat. Mais une grosse difficulté apparaîtra très rapidement: qui pourvoira financièrement à la construction de la maison ? Suivant les recommandations du nonce, Jean de Saint Antoine s'adresse donc aux évêques pour leur demander de l'aide 38. Munis de ces dons et d'une lettre du nonce pour l'archevêque Lipski et le chapitre, les Trinitaires se rendent à Léopoli qu'ils atteignent le 13 juillet 1685. Le nonce demandait pour les religieux la petite église dédiée à la Bienheureuse Vierge Marie située dans la périphérie, près de la Porte de Cracovie. Les quatre religieux s'installent tout d'abord chez les Théatins espérant obtenir rapidement la charge de cette église. Mais en dépit des lettres royales et de celle du nonce et de la bonne volonté de l'archevêque, le Magistrat de la ville et le chapitre cathédrale se montrent réticents. Devant ces difficultés, l'archevêque autorise la construction d'une nouvelle maison et d'une église par et pour l'Ordre (5 novembre 1685). En attendant la fin des travaux, les religieux pourront occuper l'ancienne chapelle des Augustins située dans une zone marécageuse. Devant le refus trinitaire d'accepter cette chapelle pour raison d'insalubrité du lieu, les religieux font plusieurs fois appel auprès du roi pour tenter de prendre l'église de la Bienheureuse Vierge Marie. Le roi interviendra personnellement mais sans succès. Le chapitre énoncera par écrit les raisons de son refus 39 , à laquelle répondra le ministre 40. L'affaire est finalement portée devant le légat du pape, le cardinal Pallavicini. Une délégation est donc reçue par le nonce le 4 janvier 1686. Ce dernier les informe de la volonté du pape et du roi de voir les Trinitaires s'installer à Léopoli. L'archevêque Lipski ordonne donc la remise de l'église dans les cinq jours mais sans succès. Désespéré, le procureur tente une dernière intervention auprès du roi à Zolkwia mais malgré l'appui du souverain rien n'avance. Après d'autres difficultés posées par le Magistrat contre l'achat d'un terrain à proximité de la résidence des Jésuites, les Trinitaires se rendront acquéreurs d'une maison dans le ghetto. Cette fois-ci, ce seront les habitants du quartier qui s'opposeront à sa prise de possession. Enfin sur le conseil du roi venu à Léopoli, les religieux achètent une propriété appelée Malechowska, proche de la Porte de Cracovie et appartenant à Alexandre Dynowicz, administrateur du palais royal de Wilanow mais la maison est grevée d'hypothèques. Il faut faire face financièrement et la mort prématurée de François de la Conception le 1 mars 1686 oblige Jean de Saint Antoine à porter seul le poids financier. Jean III confirma la fondation le 15 mars 1686 et les religieux s'y installeront le 28 mai 1686. On commence immédiatement les travaux pour une chapelle et le 15 juin le nonce la consacrera. L'administrateur de l'évêché arménien, Déodat prononcera l'homélie. Ce n'est qu'en 1690 que la Diète confirmera la fondation 41. Dès le mois d'août 1686, trois Trinitaires espagnols arrivent à Léopoli: Michel de Sainte Marie, Jean de la Sainte Croix et Ambroise. Peu après la mort du fr. Ambroise, entra un premier novice polonais du nom de Bialozor. En avril 1687 Jean de Saint Antoine demanda son retour en Espagne, date à laquelle un arménien dénommé Zacharias Michalewicz entra aussi dans l'Ordre qui sera très utile à la communauté pour sa connaissance des langues orientales. Les Trinitaires de la future province de Saint Joachim érigée en 1726 s'ouvriront de plus en plus à des candidats provenant d'autres confessions chrétiennes jusqu'à ouvrir une vingtaine de maisons 42.
2.2.1. Vers l'approbation impériale Au moment où la guerre entre les deux Empires reprend, l'Ordre décide de tenter une fondation dans les États héréditaires des Habsbourg. Le Ministre général entame dès octobre 1686 des démarches auprès de la reine Anne d'Autriche 43. Celle-ci expédiera le 26 novembre 1686 une lettre à son frère l'empereur Léopold Ier pour intercéder en faveur d'une installation trinitaire en Autriche 44. A la même période, Jean de Saint Antoine demande au Ministre général, Pierre de Saint Michel, son retour en Espagne 45. Ce dernier y voit une opportunité pour sonder les autorités civiles et religieuses de la capitale impériale. Il lui confie la tâche de nouer des contacts dès son arrivée à Vienne 46 en vue d'une fondation. A Rome, le procureur réunit des lettres de recommandation émanant des membres du Sacré-Collège et tout spécialement du cardinal-protecteur Alderanus Cybo 47. Les finances de ces démarches seront assurées par la maison de San Carlino qui enverra une somme de 100 doublons provenant de la caisse de la rédemption 48 et de la collecte effectuée par le Ministre général en Espagne. En même temps, on commence à donner des noms de possibles candidats pour former le premier noyau. Ils sont tous conventuels de San Carlino (Rome): Jean de Saint Augustin, Thomas de Saint Joseph et Michel de Sainte Marie49. Mais une question reste encore en suspens. Où installer cette première communauté? A Vienne, près de la Cour ou bien en Hongrie plus proche du lieu d'apostolat? Si on étudie la correspondance conservée entre le Ministre général et le ministre de San Carlino, nous pouvons déceler un certain flottement quant à la destination. Le projet primitif datant d'octobre 1686 prévoyait une première fondation à Vienne qui sera suivie par d'autres dans des villes hongroises reprises aux Turcs 50. Mais en mars 1687, nous constatons qu'une option est prise pour l'apostolat. Il est dorénavant souhaitable de commencer en Hongrie et dans une ville frontalière. Le choix oscille entre Buda et Esztergom 51, qui viennent d'être libérées. En avril, la capitale religieuse de la Hongrie semble prévaloir et Vienne réapparaît mais pour plus tard et pour y ériger un hospice à la place d'une maison régulière 52. Pourquoi toutes ces hésitations? Il nous est malheureusement impossible de donner une raison précise mais il semblerait que le projet évolue parallèlement avec les attentes exprimées par les principaux bienfaiteurs de l'Ordre auprès de la Cour. Le comte Bonaventure von Harrach, membre du Conseil aulique, et sa femme Jeanne de Lamberg aimeraient voir l'Ordre s'établir d'abord à Vienne. Les cardinaux Francesco Buonvisio et Léopold von Kollonitsch optent eux pour une fondation plus apostolique et donc proche de la frontière 53. Dès sa nomination officielle au mois d'avril 1687, Jean de Saint Augustin recherche des appuis. Dominique Marie de Marinis, vicaire général de la Compagnie de Jésus 54 lui octroie une lettre de recommandation. En juillet, lui est adjoint Maure de la Conception, qui grâce à l'intervention du cardinal Carlo Pio, obtiendra des lettres de protection et de recommandation de la part l'ambassadeur impérial et du nouveau Préposé général de la Compagnie de Jésus, Tirso Gonzalez de Santalla 55. A Vienne, Jean de Saint Antoine continue pendant tout l'été les consultations mais sans aucun résultat probant. Le nonce lui-même s'est engagé auprès de l'empereur qui a approuvé dans sa globalité l'idée d'une fondation trinitaire en Hongrie mais l'état des finances publiques ne permette pas de la réaliser. Le nonce a donc suggéré à l'empereur d'offrir aux Trinitaires un lieu abandonné, qu'ils répareront à leurs frais. Un appel de fonds aux maisons d'Espagne pourra être consenti par le cardinal-protecteur en attendant que les fidèles puissent pourvoir à cette fondation et à l'oeuvre de rédemption 56. Dès son arrivée à Vienne le 27 septembre 1687, Maure de la Conception reprend contact avec les cardinaux Buonvisio, von Kollonitsch, les Jésuites et la famille von Harrach 57. Le cardinal von Kollonitsch intervient alors personnellement auprès de l'empereur. Il lui propose d'autoriser les Trinitaires à s'installer en Hongrie où selon lui, ils pourront être plus utiles. Le nonce quant à lui, intervient auprès d'Étienne von Trautson, prince-évêque de Vienne. L'argumentation est double: les Trinitaires sont par l'observance stricte de leur règle un exemple édifiant pour la conversion du peuple. N'oublions pas que nous sommes dans une période de reconquête du catholicisme dans une Hongrie assez protestantisée. Le second argument concerne la nécessité en période de conflit de pouvoir racheter les captifs 58. Il semblerait qu'à la fin d'octobre 1687, Maure de la Conception aurait déposé une requête auprès de la Chancellerie impériale pour l'érection d'un hospice à Vienne. Ce document a été perdu. Il faudra attendre la fin des célébrations du couronnement de Joseph Ier comme roi de Hongrie et l'arrivée de Jean de Saint Augustin le 9 décembre pour que les religieux soient reçus par le Pro-Chancellier. Après cette entrevue, ils rédigeront un libellé59 présentant l'Ordre et exprimant leur désir d'ériger un couvent et non un hospice dans la capitale impériale. Jean de Saint Augustin le remettra entre les mains mêmes de l'empereur, qui lui promet de le transmettre aux différents conseils concernés. Le consistoire du Prince-évêque consulte les différents supérieurs d'Ordres mendiants ou de congrégations présentes dans le diocèse. Sont favorables à une installation des Trinitaires à l'intérieur ou à l'extérieur de la capitale: les supérieurs des Ordres mendiants 60, des Capucins 61, des Jésuites 62, des Carmes déchaux 63, des Barnabites 64, des Dominicains 65. Mais le Sénat de la ville demande unanimement au Conseil de Basse-Autriche de débouter les Trinitaires. Cet avis est argumenté comme suit: la ville est encore meurtrie par les destructions provoquées par le siège ottoman de 1683 et de nombreux citoyens n'ont pas encore retrouvé un toit convenable. La population de réguliers est trop importante et tout particulièrement les ordres mendiants. De plus, l'avantage pastoral de l'installation des Trinitaires à Vienne est minime car ils ne parlent pas l'allemand. Leur seul apport serait de travailler dans le rachat des captifs et pour cela une ville de Hongrie serait plus profitable 66. C'est au cours de ces démarches, que la ville élève en action de grâce sur la place du Graben une colonne commémorative à la Trinité pour la fin de l'épidémie de peste de 1679, qui ravagea de nombreux quartiers. Il serait profitable de pouvoir étudier ses inscriptions qui met sous la protection de Dieu-Trinité l'Empire des Habsbourg. Malheureusement le cadre de notre étude ne nous permette pas de nous y étendre. Toutefois, il est à signaler que les Trinitaires y voient un signe favorable pour poursuivre leurs tractations malgré les difficultés 67. C'est grâce à l'influence des comtes von Harrach, des cardinaux von Kollonitsch et Buonvisio ainsi que du Prince-Evêque de Vienne, Étienne von Trautson, que le 19 novembre 1688 sera publié le décret impérial autorisant les Trinitaires à s'installer dans les faubourgs de la capitale 68. Il accorde aux religieux de construire un monastère avec une église en annexe. Dans cette maison ne pourront y vivre comme étrangers que des religieux espagnols. Au lendemain de la publication du décret, les religieux furent reçus par l'empereur pour le remercier et l'empereur répondit en espagnol: Consumo afecto admitimos la Religion de vuestras Reverencias en nuestros dominios, por la especial devoción que tengo a la Santissima Trinidad y el deseo de socorrer a los pobres cautivos christianos y recivo de bajo de mi protección a tan Santa Religion... 69. 2.2.2. La Maison de Vienne Jusqu'à la publication du décret de novembre 1688, les religieux louaient une maison située dans le quartier des Serruriers non loin de la résidence des Jésuites 70. Il faut maintenant partir à la recherche d'une résidence plus vaste et définitive dans les faubourgs de la ville. Jean de Saint Augustin et Maure de la Conception décident de faire appel à des fonds provenant d'Espagne et écrivent au Ministre général pour lui demander la nomination d'un président. Plusieurs offres leur sont faites: un endroit proche de la paroisse Saint Ulrich dans le quartier dénommé plus tard "Joséphine", l'église Sainte Marguerite proche des paluds, et enfin un lieu appelé Hernals 71. Mais l'handicap de la langue pour la cure pastorale et les obligations paroissiales qui ne correspondent pas à la vocation trinitaire poussent les religieux à refuser ces propositions. En attendant de trouver une résidence définitive, Jean de Saint Augustin et Maure de la Conception acceptent l'offre du cardinal von Kollonitsch. Rodolphe Charles Katius avait légué au cardinal une petite propriété pour en faire une oeuvre pieuse. On propose donc à l'administrateur de la remettre en intérim aux Trinitaires. Elle portera le nom commun de Domus Pauperum . Grâce à l'intervention de la comtesse Jeanne von Harrach, Marie Élisabeth Kochin de Adlersburg cède son terrain situé dans la ruelle surnommée Alsergasse devant la Porte des Écossais (Schottentor) pour un prix considéré comme juste et modéré. Le cardinal von Kollonitsch et les nobles dames de l'Ordre de la Croix Étoilée (Sternkreuz) tentent de réunir la somme demandée qui sera remise le 1 avril 1689 par l'impératrice Éléonore. Après quelques travaux, le cardinal von Kollonitsch y célèbre la messe et le prince-évêque y installe le Saint-Sacrement. Ce jour du 30 avril 1689 sera retenu comme la date de fondation de la première maison de l'Ordre dans les États héréditaires 72. On la désignera traditionnellement sous le titre de Mater Nostra. Un premier groupe de religieux provenant d'Espagne et de San Carlino arrive dans la capitale le 18 juin 73. Parmi eux se trouve Joseph de la Mère de Dieu nommé président par le Chapitre général célébré à Alcala de Henares 74. Dès lors, les Trinitaires travaillent pour embellir leur église et construisent un clocher 75. Et le 21 août 1689, Étienne von Trautson y célébrera la messe et le cardinal von Kollonitsch y installera le Saint-Sacrement. C'est au cours de cette célébration que des fonds seront réunis pour permettre l'agrandissement du couvent. La dispense de taxe leur est accordée par décret impérial du 19 octobre 76. Ce n'est qu'au 24 mai 1690 que sera posée la première pierre 77 du nouveau bâtiment qui comptera une quarantaine de cellules. La première phase des travaux s'achèvera en 1692 et le 8 février, fête de saint Jean de Matha, les religieux prendront possession de la maison. En réalité des travaux seront nécessaires jusqu'en 1694. Une fois la construction et l'aménagement du couvent achevés, le projet d'agrandir l'église peut se concrétiser. Les Trinitaires décident de lancer une quête à travers les maisons d'Espagne pour pouvoir subvenir aux frais d'une telle oeuvre. L'empereur lui-même écrira une lettre au roi Charles II pour lui demander de l'autoriser dans tout le royaume 78 et c'est Maure de la Conception qui est chargé de cette mission délicate de récupérer des fonds. Et le 18 avril 1695, l'empereur Léopold pose la première pierre du nouveau temple devant la Cour 79 entière. Le 28 décembre 1698 80, le prince-évêque de Vienne y installe le Saint-Sacrement tandis que l'église ne sera totalement complétée qu'en 1702 81. L'hospice de Vienne sera canoniquement érigé en maison régulière de l'Ordre lors du Chapitre général célébré à Tolède, le 30 avril 1695, qui nommera le premier "ministre" de cette maison en la personne de Joseph des Anges qui remplira en même temps la charge de Commissaire général pour l'Empire et la Hongrie 82. En 1705, la maison des Weißspanier 83 décide de se constituer une bibliothèque, qui en trente ans atteindra plus 7.000 volumes (Pères de l'Église, Théologie, Saintes Écritures, Droit, Commentaires, Philosophie, Ascétisme et Histoire). En 1710, la communauté compte plus de cinquante religieux rendant ainsi obligatoire des travaux d'agrandissement du dortoir et de la salle du chapitre. Mais durant les années 1712 et 1713, la peste sévit dans tout l'Empire et n'épargne ni la capitale ni la communauté trinitaire. 2.2.3. Une fondation manquée: celle de Sarospatak Dès 1692, après avoir pu établir correctement une maison dans la capitale impériale, les religieux désirent mettre en branle le projet d'expansion dans le Royaume de Hongrie qui se libère peu à peu de l'occupation ottomane. Joseph des Anges, commissaire général de l'Ordre, et Maure de la Conception se rendent à Bratislava, alors capitale royale, pour prendre contact avec l'archevêque d'Esztergom, Primat de Hongrie, Georges Széchényi 84, qui avait déjà introduit de nombreuses communautés religieuses en Hongrie. Pourvus de lettres de recommandations du cardinal Léopold von Kollonitsch, évêque de Raab, les religieux tentent de lui montrer les grands besoins du pays. Il serait plus qu'avantageux d'avoir de bons religieux pour la conversion du peuple, la lutte contre l'hérésie protestante et pour le bien spirituel et corporel des chrétiens hongrois subissant le joug ottoman. De passage à Vienne, l'archevêque n'entend que des éloges et confirme à deux Trinitaires, Jean de la Croix et Michel de l'Assomption son désir d'introduire l'Ordre en Hongrie 85. Mais il faudra encore patienter. La première fondation en Hongrie est due au comte François II Rakoczi. Celui-ci vivement frappé par l'oeuvre de rédemption réalisée par les Trinitaires se propose de les installer sur ses terres. Il leur offre donc une maison dans la petite ville de Sárospatak. Le 30 mars 1693, Joseph de la Mère de Dieu et Adalbert de Saint André chargés d'entreprendre les tractations, quittent Vienne pour cette bourgade 86. Mais ce n'est qu'au début de l'année 1694 qu'un accord est trouvé et le comte François II ainsi que sa soeur Juliana Barbara donnent à l'Ordre une maison, donation qui devra faire l'objet d'une confirmation royale 87. La raison de cette fondation est explicitée dans une lettre où les bienfaiteurs expriment leur désir de réagir face au développement du protestantisme et aux misères produites par la guerre à travers le pays. Mais avant que les Trinitaires ne reçoivent la confirmation royale, François II Rakoczi se proclame prince de Siebenbürgen et de Hongrie et prend la tête du soulèvement hongrois contre les Habsbourg 88. Il luttera durant plusieurs années contre la domination autrichienne jusqu'à sa déroute à Trents (1708). N'ayant aucune confirmation royale, les Trinitaires abandonnent la maison de Sarospatak et ils ne s'y établiront qu'en 1728, date officielle de cette fondation 89. 2.2.4. La maison d'Illava 90 Comme nous venons de le voir, le Primat de Hongrie est conquis par les Trinitaires et décide de les introduire dans le royaume. Encouragé par l'empereur 91 lui-même, il offre aux religieux une propriété située à l'extérieur de l'enceinte de la ville d'Illava au bord du Vàh. Elle a été achetée au comte Sigismond Christophe Breüner pour un montant de 80.000 florins rhénans 92. Le 20 février 1694, l'archevêque Georges Széchényi publie solennellement le diplôme de fondation de la maison trinitaire d'Illava. Il y donne la motivation qui le pousse à cette fondation: le rachat des chrétiens captifs des mains des ennemis du Nom et qui subissent la faim et la misère. Ces captifs chrétiens il les estime à 100.000 personnes. C'est pourquoi les Trinitaires sont tenus, par ce document, à consacrer un tiers de leur revenu pour les rédemptions. De même, ils devront demander la confirmation de l'empereur 93. Cette dernière clause sera remplie dès le 22 mars 1695 avec le décret impérial confirmant l'érection de la maison94. Dès lors, le premier groupe de religieux provenant de Vienne et de Sarospatak sous la direction de Joseph du Saint-Sacrement prend possession de la maison et le 30 mai 1695, fête de la Trinité y est célébrée la première eucharistie 95. Un incendie provoqué 96, semble-t-il, par les protestants nombreux en cette ville, poussèrent les religieux à accepter l'hospitalité du comte von Breüner et à transformer une aile de sa résidence en monastère 97. Après avoir reçu licence de l'évêque de Nitra, le président de la maison y installe le Saint-Sacrement le 7 novembre 1695 98. Lors de la visite du Commissaire général pour l'Empire, Joseph de la Mère de Dieu, en avril 1697, le président de la maison d'Illava le persuade de quitter la maison actuelle inadéquate pour la vie régulière. De plus, située hors de l'enceinte, elle serait exposée aux vicissitudes de la guerre civile. On propose donc le transfert du collège de philosophie à Bratislava 99 et le reste de la communauté tentera de trouver un lieu plus adéquat au style de vie trinitaire à l'intérieur des murs. Ainsi naît le projet d'une nouvelle fondation en Hongrie: celle de Bratislava que nous présenterons un peu plus loin. Mais la difficulté majeure du moment est de trouver un lieu pour construire un monastère à l'intérieur de la ville. C'est le comte von Breüner qui résoudra cette difficulté en offrant aux religieux un jardin et les restes d'une forteresse ayant appartenu à l'Ordre du Temple 100. L'accord est conclu le 30 mai 1697101 et confirmé par l'empereur Léopold deux ans plus tard 102. En juin 1697, les premiers travaux de transformation des ruines de la forteresse en monastère commencent mais en juillet la guerre civile frappe Illava et interrompt les travaux. Les religieux sont forcés de trouver refuge dans la citadelle 103. Une fois la paix retrouvée dans la région grâce à l'intervention des troupes impériales, Joseph de Jésus et Marie reprend la direction des travaux de la maison. Son but est d'offrir des cellules convenables pour que les jeunes religieux provenant du noviciat de Vienne puissent étudier dans la sérénité. Ce n'est qu'au 1 janvier 1699 que sera inaugurée la nouvelle maison. Jean Frideczky, recteur de Rayk et chanoine de la cathédrale de Nitra, préside à la translation du Saint-Sacrement dans le nouvel oratoire 104. Quelques mois plus tard, après avoir obtenu la confirmation impériale, les Trinitaires commencent à bâtir la nouvelle église conventuelle. La première pierre est posée le 23 juillet 1701 105. Mais la reprise des conflits entre les seigneurs hongrois et l'empereur dans cette région de la Hongrie supérieure arrêtera net les travaux. Il faudra attendre la paix définitive signée en 1711 entre l'empereur Joseph Ier et les magnats hongrois pour pouvoir continuer et achever l'entreprise. De plus, Christophe de Saint François doit reconstruire une bonne partie du bâtiment conventuel qui a souffert de l'occupation militaire des lieux et d'un incendie 106. Les travaux de la construction de l'église et du couvent seront achevés en 1718, et le 20 novembre, fête de saint Félix de Valois, co-fondateur de l'Ordre, on transféra solennellement le Saint-Sacrement dans la nouvelle église dédiée à la Sainte Trinité. 2.2.5. La maison à Presbourg 107 Les Trinitaires considéraient leur résidence d'Illava comme inadéquate pour le collège de philosophie et ainsi le désir de fonder dans la capitale royale était apparu. Soutenus par les magistrats et des nobles de Bratislava, ils font leur demande au nouvel archevêque d'Esztergom, le cardinal Léopold von Kollonitsch. Celui-ci refuse car il voudrait voir les religieux reprendre le pèlerinage de Skalitz à la frontière avec la Moravie. Mais la pression des religieux, des magistrats et des nobles finira par faire incliner le cardinal. Détenteur d'une hypothèque sur une auberge située à la porte Saint Michel pour une somme de 4000 florins sur une durée de quatre années, il accepte de la confier temporairement aux religieux. Une fois le projet accepté, le commissaire général envoie un premier groupe sous la direction de Michel de l'Assomption. Ils devront loger jusqu'en septembre chez Gabriel Palugyay, magistrat de la ville en attendant la fin du bail accordé aux anciens locataires 108. Dès la prise de possession de la maison, des travaux sont rapidement effectués pour permettre de recevoir les étudiants de philosophie provenant de la maison d'Illava 109. En contrepartie, Illava est prêt à verser 1000 florins annuels et celle de Presbourg, en signe de remerciement offrira à la Saint-Georges un panier de poissons 110. La maison d'Illava sera donc appelée maison-mère de celle de Presbourg. Illava respectera cet engagement jusqu'à ce qu'elle soit frappée par les désastres de la guerre civile. Après avoir obtenu la licence de l'archevêque, Michel de l'Assomption demande à Georges Gersnericz abbé de Jakens de présider la première messe le 5 novembre 1697, fête de saint Emmerich, fils du roi saint Étienne 111. Les étudiants arriveront à Presbourg le 19 novembre et ainsi la communauté sera formée de dix-sept religieux: cinq prêtres, neuf clercs et trois convers 112. Et c'est le 20 novembre, fête de saint Félix de Valois, co-fondateur de l'Ordre, que sera définitivement installé le Saint-Sacrement. François de la Mère de Dieu ne voyant toujours pas arriver une quelconque reconnaissance écrite, entame en 1699 des démarches en vue d'obtenir du cardinal un diplôme de fondation. Mais celui-ci, mal disposé, l'invite à quitter Presbourg pour le monastère de Skalitz et l'assure qu'il ne renouvellera pas le bail à son échéance. Le seul moyen d'obtenir une licence d'érection sera donc de quitter la capitale et de rejoindre le monastère de Skalitz. Cette fois-ci, aucune personne ne prendra la défense des religieux. Pourquoi? Difficile à dire. Certains affirmeront que le cardinal avait une réputation d'homme ombrageux et ne supportait pas une quelconque résistance. Pourquoi cette décision épiscopale? Aucune réponse n'est donnée. François de la Mère de Dieu affirmera plus tard que l'ordre du cardinal n'était pas argumenté. Il fallait s'y plier. De passage à Presbourg pour y présider les célébrations de la Semaine Sainte, les religieux tentent donc une nouvelle fois de rencontrer le cardinal. Celui-ci leur promet de revoir sa position. Et ainsi, de retour à Vienne, il fait venir François de la Mère de Dieu et octroya le 30 juin 1699 le diplôme de fondation de la maison de Presbourg leur faisant don des 4000 florins ainsi que tous les droits, privilèges et exemptions spirituels comme temporels 113. Par un autre document octroyé le même jour par le cardinal von Kollonitsch, nous voyons que des opposants s'étaient élevés face à la prérogative de l'Ordre pour récolter des fonds. Ils ne reconnaissaient pas la qualité de mendiants aux Trinitaires. Ainsi François de la Mère de Dieu dût prouver au cardinal par le bullaire justement cette qualité de mendiants et les menaces de graves censures ecclésiastiques contre ceux qui s'opposeraient à la récolte des fonds pour le rachat des captifs. Ainsi donc, en s'opposant justement à cette récolte de fonds, on pouvait mettre en danger et l'expansion de l'Ordre à travers le royaume de Hongrie et l'oeuvre apostolique de rachat des captifs114. Ainsi donc par sa lettre du 30 juin, le cardinal-primat donna l'autorisation aux Trinitaires de quêter sur tout le domaine du Royaume apostolique et ils ne devaient en aucune façon être molestés. Il recommande aux fidèles de pourvoir généreusement à ces récoltes de fonds qui ont une sainte destination 115. Après la publication de ces deux documents du 30 juin 1699, toute opposition se tue. Une demande est adressée à l'empereur pour qu'il octroie la confirmation royale de la fondation et accepte sous sa protection la maison et les religieux. Cette requête soutenue par le cardinal Kollonitsch trouve son issue par le décret impérial du 23 septembre 1700 confirmant la donation faite par le Primat de Hongrie116. Dès lors les Trinitaires acquièrent trois propriétés situées à la porte Saint-Michel et y déménagent le 20 novembre, fête de Saint Félix de Valois. Ce déménagement se fit sans grande publicité ni pompe et ce n'est qu'à la solennité de la Présentation de la Vierge, que la première grand-messe y sera célébrée par l'évêque-doyen du chapitre de Presbourg le comte Jean Baptiste Otto von Volckra117. Au début de l'année 1709, des opposants accusent les Trinitaires d'avoir pris sans autorisation le lieu où ils sont et pensent qu'ils étaient donc à chasser du lieu. Les Trinitaires font alors appel à l'empereur Joseph pour lui demander sa protection. Celui-ci répond à leur appel et demande au cardinal de Saxe d'entendre les griefs portés contre les Trinitaires tout en favorisant le maintien des religieux sur le site118. Le 23 février, le comte Louis Sinzendorf présente la lettre au cardinal et prend la défense des Trinitaires et de leurs possessions. Le 9 mars, les partis sont convoqués à la Curie. La sentence sera le maintien des religieux sur le site occupé légitimement répondant ainsi à la volonté expresse de l'empereur. De plus, après l'épidémie de peste qui désole toute la Hongrie et frappera jusqu'à Vienne, l'Ordre dépose une requête à la Diète de Presbourg pour obtenir l'indigénat. Celui-ci leur est octroyé lors de la session du 8 novembre 1714119 et ratifié par l'empereur le 10 juin 1715120. Les Trinitaires et leurs amis caressaient depuis longtemps le projet d'agrandir et de refaire complètement la petite église qui ne convenait plus à l'affluence des fidèles. Mais le projet était difficilement réalisable car l'église n'était séparée du cimetière protestant que par une ruelle. C'est là qu'autrefois s'élevait l'imposante église saint Michel détruite en 1526 et démantelée pierre par pierre après le désastre de Mohacs. L'emplacement était donc vacant. Devant les difficultés rencontrées pour cette construction, l'évêque de Veszprem et le comte Gabriel Antoine Erdödy firent appel au cardinal-primat Christian Auguste de Saxe, aux évêques de Hongrie et aux dignitaires de la Diète. Lors de la réception offert par le comte Erdödy à l'occasion de l'anniversaire du roi121, l'évêque de Veszprem et le ministre de la maison s'approchèrent du Primat pour lui demander son appui dans l'affaire du cimetière faisant valoir que les notables présents accordaient le leur, de telle sorte que le cardinal ne put faire autrement que d'accepter d'user de toute son influence à Presbourg et à Vienne pour mener à bien cette affaire. Après avoir gagné le cardinal à cette cause, on commença sans attendre les négociations avec la municipalité de Presbourg mais des difficultés inattendues surgirent. En effet, la moitié du Sénat était composée de magistrats protestants qui s'imaginaient porter préjudice à leurs coreligionnaires en vendant le cimetière et donc ne donnèrent pas leur accord jusqu'à ce qu'ils furent convaincus par leurs collègues de le faire. Le contrat de vente particulièrement favorable aux Trinitaires fut envoyé à Vienne pour confirmation122. Le document fut examiné par Ladislaus Adam Erdödy évêque de Nitra qui s'aperçut que la municipalité de Presbourg n'avait aucune compétence pour procéder à la vente du cimetière. Il exigea donc l'annulation du contrat de vente devant la Chambre royale de Presbourg et promit le cimetière aux Trinitaires au cas où les protestants ne parviennent pas à établir leurs droits sur celui-ci. Devant l'incapacité des protestants de fonder leur droit de propriété, la Chambre royale accorda le cimetière aux Trinitaires123. Le 2 septembre 1716, le ministre en reçut les clés au cours d'une cérémonie officielle124. Il reste toutefois un autre obstacle pour la réalisation du projet. Une section de la Windgasse séparait le couvent du cimetière et empêcherait ainsi une construction harmonieuse reliant l'église et le couvent. A la demande expresse du président de la Chambre royale, le Sénat de Presbourg cède gracieusement la partie de la ruelle concernée. Une fois le terrain acquis, les plans furent minutieusement étudiés et soumis au prince Eugène de Savoie, qui contribuera à ce que l'église de la Trinité soit une des plus belles réussites architecturales parmi les églises de Presbourg125. Une fois décidée la conception intérieure et extérieure de l'église, on procéda à l'exhumation des corps du cimetière et on creusa les fondations de la future église. On tomba sur les fondations de l'ancienne église Saint Michel si solides qu'on les utilisa comme soubassements. Les travaux furent si bien menés que la première pierre put être posée le 12 juin 1717 par l'évêque de Nitra le comte Ladislaus Adam Erdödy126. L'église sera achevée huit ans plus tard et le 7 juillet 1725 y fut transféré le Saint Sacrement127. Comme la maison menaçait ruine, la communauté décida de construire un nouveau couvent dont l'oeuvre est dû à la générosité du comte Nicolas Palfy qui posera la première pierre du nouveau couvent le 29 juin 1721128. 2.2.6. La maison de Prague Invité par une de ses pénitentes, Éléonore de Mansfeld, Jean de la Croix se rend en septembre 1703 en Bohème chez le comte Charles de Mansfeld 129. Il y rencontre François Crocin administrateur de l'Ordre des Croisiers à l'Étoile rouge. Ce dernier cherche à le convaincre d'installer une communauté en Bohème et l'invite à se joindre à lui pour visiter Prague. En janvier 1704, Jean de la Croix parcourt la cité pour y trouver un lieu adéquat pour une fondation. Sur proposition de Jean Beczkovium, il s'intéresse au site de Saint-Lazare dépendant directement des magistrats du Nouveau-Prague 130. Le 18 janvier 1704, il adresse une requête au Sénat lui demandant de se prononcer sur une éventuelle installation trinitaire à Saint-Lazare. Grâce à l'intervention d'un des consuls, Matthieu Wenceslas Lhotak de Lotha, un parent de François Crocin, les magistrats approuvent le projet mais oralement. Ce qui oblige Jean de la Croix à demander une confirmation écrite le 22 janvier. Le Sénat expédie donc une lettre exprimant un avis favorable en vue d'une fondation trinitaire à Saint-Lazare mais exigent l'accord préalable de l'empereur 131. Avant de poursuivre les tractations, Jean de la Croix informe de la situation le Commissaire général qui lui envoie les pleins pouvoirs et se charge d'obtenir l'accord impérial 132. Le 21 février, l'empereur autorise la fondation d'un monastère et d'une église dans le quartier Saint-Lazare du Nouveau Prague 133. A la réception du décret, le gouverneur prie l'archevêque Jean Joseph von Breüner d'entamer la procédure canonique répondant ainsi à la volonté expresse de l'empereur 134. L'Ordre présente une demande officielle selon les normes canoniques et l'archevêque et le consistoire y réagissent aussitôt. Ils cherchent d'abord à entendre l'avis des supérieurs des ordres mendiants présents dans la ville. La question pouvait se résumer ainsi: "En cette période de guerre, les communautés d'Ordres mendiants déjà installées à Prague souffriraient-elles d'une possible implantation des Trinitaires qui vivent eux-aussi de l'aumône?" 135. La situation est certes difficile et les aumônes diminueront mais pour la cause des nombreux captifs tchèques, ils se déclarent favorables, à la condition que les Trinitaires ne fondent pas de monastère mais un hospice et que des fonds soient trouvés pour leur maintien 136. Le 2 septembre devant le retard pris dans les tractations, l'empereur intervient pour que son lieutenant accélère les démarches et l'informe des suites137. Le gouverneur, par une lettre, intime au Sénat du Nouveau-Prague à se déterminer par rapport à la demande trinitaire 138. Ce n'est que le 13 novembre que le Sénat met à l'ordre du jour la discussion du projet et se prononcera par un refus contrairement aux décisions des 18 et 22 janvier. En réalité, semble-t-il, ils espèrent pouvoir tirer un certain bénéfice en vendant ce lieu qui pourra aisément être transformé en résidence ou en commerce 139. Le gouverneur en informe immédiatement l'empereur par un rapport présentant la prise de position favorable de la part du Consistoire et le refus inconditionnel des autorités civiles. Celui-ci propose donc de fournir à la future fondation une certaine rente et d'envisager un autre lieu pour fonder dans la ville et non plus à Saint-Lazare 140. L'empereur exige par décret daté de mars la remise du lieu dénommé Saint-Lazare aux religieux trinitaires. Ceux-ci devront en prendre possession avant le 10 décembre pour y établir un hospice et après la guerre un couvent 141. Mais l'ordre impérial reste lettre morte. De nouvelles solutions pointent à l'horizon. Les religieuses gardes-malades de Sainte Élisabeth les invitent à prendre la cure d'un oratoire dédié à Notre Dame des Douleurs et la maison habitée par le desservant trop âgé142 Jean de la Croix se rend auprès de l'archevêque pour le sonder et voir s'il est prêt à céder l'oratoire et la maison à l'Ordre en propriété. Ce dernier ne voit aucun obstacle mais demande que l'Ordre s'y établisse pour l'instant comme locataire sans payer de loyer. Le 24 août, une nouvelle offre émane du Général de l'Ordre de la Croix à l'Étoile rouge. Il propose aux Trinitaires l'hôpital situé à proximité du pont 143 avec ses bénéfices et rentes. Une fois l'accord de l'archevêque obtenu, les Trinitaires en prennent possession et la première messe y est célébrée144. Il reste maintenant à régler la question d'un lieu pour la construction d'une église et d'un couvent. En 1707, deux maisons leur sont proposées, celle de Lobkowitz et celle de Kutscheriana. La veuve Lobkowitz était disposée à vendre la maison pour un prix raisonnable. L'archevêque intervint auprès du baron de Putz au sujet du projet d'édification de l'église et des démarches sont entreprises auprès de la Cour de Vienne pour qu'elle soutienne le projet. L'empereur Joseph Ier accepte de patronner l'installation par le décret du 23 décembre. Ce document permet aux Trinitaires d'acheter la maison Lobkowitz pour une somme de 10.000 florins afin de la transformer en couvent. De plus on concédera aux religieux pour un prix raisonnable la maison Kutscheriana. Il ordonne de même que son gouverneur aide les religieux à prendre possession de ces biens 145. L'achat de la maison Kutschiana est réalisé complètement le 12 avril 1708. Des bienfaiteurs 146 interviennent pour réunir la somme de 10.000 florins pour l'achat de la maison Lobkowitz et le 13 juin le contrat de vente est signé et la somme réglée 147. Mais le 16 juin, Jean de la Croix meurt à l'âge de 48 ans 148. Le successeur, Conrad institué président, arrive à Prague en juillet. Il prend contact avec Jean Ignace baron Putz qui se propose de payer la construction et l'embellissement de la nouvelle église. Et le 17 août un accord intervient entre le baron, le Commissaire général et Conrad. Une requête est aussi déposée à l'archevêché pour qu'il autorise le déplacement de la communauté de l'hôpital à la maison Lobkowitz 149. L'installation est autorisée par décret du 22 août signé par Daniel Joseph Maier, vicaire général et official de Prague. Il autorise aussi le transfert du Saint-Sacrement dans un lieu qui servira d'oratoire ouvert aux fidèles 150. Le 25, les religieux prennent officiellement possession de la maison et le lendemain y est célébrée la première messe par le Commissaire général 151. Quelques jours plus tard, le 3 septembre, le président pose la première pierre de la nouvelle église 152. L'église sera achevée en 1712 grâce au soutien logistique et financier du baron Putz 153. Ce dernier portera le nom de fondateur et son nom sera inscrit avec celui de son épouse sur la façade de l'édifice 154. Le montant de la construction a été estimé à 35.000 florins rhénans 155. En la fête de la Trinité, 11 juin 1713, le vicaire général consacrera le nouveau Temple 156. A Prague, se trouve justement un célèbre pont appelé pont saint Charles où fut martyrisé saint Jean Népomucène. Il est orné de 28 statues dont la représentation de la Trinité avec les deux fondateurs de l'Ordre Jean de Matha et Félix de Valois ainsi que l'anachorète Ivan 157. Ce groupe sculpté par Ferdinand Brokoff a été érigé à la commande du comte Jean François Joseph de Thun. La dédicace a été faite le 24 juin 1714 158. 2.2.7. La maison de Trnava Trnava est une ville universitaire à taille humaine. Les Clarisses, les Jésuites, les Franciscains et les Barnabites y avaient déjà des maisons et des collèges. L'Ordre trinitaire cherchait lui-aussi un lieu pour y établir un Collège. Ainsi dès 1703, des démarches sont entreprises par Martin de l'Ascension auprès du Primat Léopold von Kollonitsch159. Elles visent à la donation de l'église de la Sainte Trinité sise rue Saint-Jacques. Mais le cardinal exige l'accord préalable des magistrats. La guerre civile rendra pour le moment impossible la réalisation du projet160. La paix une fois retrouvée, l'Ordre entame les pourparlers. Soutenu par le nouveau Primat de Hongrie, le cardinal Christian Auguste de Saxe, et par le Chapitre d'Esztergom 161, qui interviennent en leur faveur auprès des Magistrats, des premiers contacts entre l'Ordre et le Sénat sont officiellement amorcés dès janvier 1712 162. Emmanuel de Sainte Marie nommé procureur avec les plein-pouvoirs commence par rencontrer le Primat à l'abbaye de Thall. On y parle de la fondation de Komarno et du projet de Trnava. D'un commun accord, on se décide de demander le soutien impérial. Ce qui est fait par un rescrit du Chancelier de royaume de Hongrie, le comte Nicolas Illéshàzy, qui promeut cette fondation 163. Emmanuel de Sainte Marie devra faire face à de farouches contradicteurs. Gabriel Antoine Erdödy, préposé à la Primatiale, interviendra personnellement en faveur de l'Ordre en soulignant l'estime dont jouit les Trinitaires auprès des autorités civiles, militaires et religieuses et tout particulièrement auprès de la Chancellerie de Hongrie 164. Mais les calomnies persistent sur la richesse et l'opulence de l'Ordre. L'accusation majeure lancée contre l'Ordre est de vouloir obtenir du Sénat les deux maisons gracieusement malgré une aisance financière de l'Institut. Pour donner crédit à leur argument, les adversaires dénoncent la richesse des églises construites par les Trinitaires. La défense d'Emmanuel de Sainte Marie se basera surtout sur la présentation du devoir qu'ont les religieux de séparer la tertia pars 165 et du mode de vie simple et frugal des religieux. Certes, l'Ordre possède de magnifiques églises mais la magnificence de ces lieux ne concerne en rien la question de la pauvreté religieuse individuelle et communautaire166. Ainsi malgré la propagande des adversaires, le Sénat examine lors de sa session publique du 31 mars 1712 la requête trinitaire. Devant les recommandations du roi et des autorités religieuses, les magistrats se prononcent en faveur de l'installation par un édit 167. Ils octroient à l'Ordre les deux maisons et une église. Les religieux devront se pourvoir de l'autorisation impériale et celle de l'archevêque métropolitain. Profitant de la venue de Ferdinand de la Sainte Trinité 168, Emmanuel de Sainte Marie se rend à Vienne pour présenter au Commissaire général le rescrit du Sénat et se rend à Presbourg pour entamer des démarches en vue de l'approbation canonique. Ferdinand de la Sainte Trinité arrive à Trnava le 23 mars 1712 169. En avril, le vicaire général d'Esztergom, Ladislaus Piber se rend à Trnava et consent à ce que l'église de la Trinité soit administrée par les Trinitaires jusqu'à la décision finale du cardinal-primat. Ainsi, Ferdinand prend le 5 mai l'administration de l'église à sa charge 170. Ce qui va provoquer une réaction immédiate de la part des opposants. Une lettre de réclamation est envoyée au cardinal demandant si les religieux trinitaires pouvaient oui ou non administrer l'église de la Trinité et si le cardinal accordait la licence pour l'établissement d'un monastère sur le site offert par le Sénat 171. Le 12 juin, Christian Auguste de Saxe publia un décret octroyant à l'Ordre l'administration perpétuelle de l'église de la Sainte-Trinité de la rue Saint-Jacques et donne licence pour transformer les deux maisons offertes par le Sénat en un monastère et en lui accordant tous les privilèges et exemptions temporels et spirituels 172. Après quelques travaux sommaires, les maisons sont officiellement cédées à l'Ordre le 1er août. Le 17, en présence des légats du cardinal, les chanoines Jean Okolicsányi et François Ladislaus Mednyánszky et des deux représentants du Sénat François Piber et Jean Erdödy qui remettent les clés de la maison et de l'église les Trinitaires prennent officiellement possession des lieux 173. Le comte Adam von Kollonitsch désire offrir à l'Ordre un terrain et une maison qu'il avait lui-même achetée au comte Zichy. Cette propriété devrait servir à construire un monastère et une église 174. Mais l'Ordre craint une levée de protestations de la part des opposants et retarde la donation en espérant une pacification des esprits. Mais un décret impérial en date du 16 juillet 1718 confirme l'accord intervenu exigeant la mise en bonne et due forme de la donation. Pour la construction de l'église, les religieux sont fortement conviés à composer avec les Magistrats et ces derniers devront faire preuve de bienveillance envers le projet trinitaire 175. La publication du décret met le feu au poudre. Les magistrats réagissent vivement. Quelle réaction ? Difficile à le dire. Nous savons seulement que la Chancellerie aulique de Hongrie sera obligée de provoquer une rencontre entre les trois intéressés. Qu'en est-il ? La Chancellerie Aulique de Hongrie expédie un rescrit au Sénat de Trnava en date de Vienne du 3 février 1719. Elle demande la comparution avant le 27 février de deux députés avec pleins-pouvoirs du Sénat pour présenter les arguments contre l'établissement des Trinitaires ou pour convenir d'un accord entre le comte Kollonitsch et les Trinitaires au sujet de la maison de Zichy 176. Le 15 février de la même année un accord fut trouvé et confirmé par la Chancellerie 177. Les Trinitaires prendront possession officiellement de la maison le 15 juillet 1719 et le comte Kollonitsch prendra sous son patronage et protection les religieux, ladite maison 178 ainsi que les frais éventuels qui ne seront pas sur le dos de la commune. Des plans d'architecture sont présentés pour le nouveau couvent. Le 20 juin 1720, Jean Okolicsányi chanoine d'Esztergom pose la première pierre 179. Deux ans plus tard, l'édifice est achevé et pourra compter jusqu'à treize religieux 180. La communauté y emménage le 14 juin et l'église est dédicacée le 10 juin 1722 par André Kürtösy. En 1727, l'église devra être agrandie et on décide la construction d'une nouvelle église. L'archevêque d'Esztergom Emmerich Esterházy délègue Jean Okolicsányi 181 pour présider à la pose de la première pierre de l'église prévue le 27 juillet 1727. 2.2.8. La maison de Komarno (Komarom) A l'occasion de l'institution de notre confrérie à Vienne (1704), Ladislaus Matyássovski évêque de Nitra s'intéressa de plus près à notre Ordre et projeta de fonder un couvent trinitaire dans son diocèse dès la paix rétablie. Il se rendit fréquemment dans la maison de Vienne pour des entretiens spirituels et demanda aux religieux s'ils étaient prêts à se rendre en Hongrie malgré la guerre civile. Après quelques semaines de tractations, l'évêque de Nitra quitta Vienne promettant aux religieux la somme de 20.000 florins rhénans pour établir une maison à Buda ou dans une ville de Hongrie 182. Ce n'est qu'en 1712, une fois la paix revenue, que les Trinitaires cherchent à réaliser le projet de feu Ladislaus Matyássovski. Il fallait trouver une ville qui pourrait permettre la construction d'une église et d'un couvent et servir d'escale pour les rédempteurs et les chrétiens rachetés. Ainsi se profile l |